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Gammes du monde : guide des sonorités exotiques

Les gammes majeures et mineures ne sont pas les seules possibilités. Les musiques du monde offrent des dizaines de gammes fascinantes, de la tizita éthiopienne au hirajōshi japonais et aux ragas indiens. Comme compositeur et sitariste, j’y trouve une inspiration sans fin.

Gammes du monde : guide des sonorités exotiques

Gammes exotiques : mon guide des couleurs musicales du monde

Quand j’ai commencé le sitar il y a des années, un monde nouveau s’est ouvert à moi.

J’ai soudain découvert que les gammes majeures et mineures avec lesquelles j’avais grandi ne représentaient qu’une infime partie de ce que la musique offre. En Inde, il existe des centaines de ragas. En Éthiopie, quatre qiñit fondamentaux. En Indonésie, des systèmes que l’on ne peut même pas transcrire dans notre notation.

Et j’avais envie de tout explorer.

Aujourd’hui, quand je compose, je choisis mes gammes comme un peintre ses couleurs. Pour la mélancolie, je prends le mode mixolydien ♭6. Pour le mystère du Moyen-Orient, la gamme double harmonique. Pour quelque chose entre espoir et tristesse, la Nordestina brésilienne.

Cette diversité rend mon travail plus intéressant. Et, je l’espère, ma musique plus colorée.

Cet article n’est qu’une première approche. Comme souvent en musique, chacune de ces gammes ouvre sur un univers que l’on peut explorer sans fin. Mais il faut bien commencer quelque part.

« Ce qui me fascine dans les gammes exotiques, c’est leur richesse de couleurs sonores. Il suffit d’en choisir une pour découvrir un nouveau monde, une nouvelle inspiration, une nouvelle couleur avec laquelle peindre. »

— Pavel Szabo

Les ragas indiens : plus que des gammes

Commençons par ce que je connais le mieux : la musique classique indienne.

Un raga n’est pas seulement une gamme. C’est un concept mélodique complet, avec des règles de mouvement ascendant et descendant, des notes à souligner et des points de repos. Le mot vient du sanskrit « rang », la couleur. Un raga « colore l’esprit » d’une émotion particulière.

Ce qui me fascine dans les ragas

En étudiant le sitar, j’ai fait une découverte surprenante : le mode lydien utilise les mêmes notes que le raga Yaman. Mais Yaman possède aussi ses propres règles, notamment des phrases caractéristiques comme ma-dha-pa ou ni-re-ga. Cela lui donne une tout autre personnalité.

Le raga Yaman déborde de douceur. Il évoque l’amour, la grâce. Je le joue le soir, le moment que lui réserve la tradition.

Les ragas que je joue

Raga Caractère Moment de la journée
Yaman Doux, romantique, positif Soir
Bhairavi Méditatif, profond, spirituel Matin
Charukeshi Mélancolique, cinématographique À tout moment
Kirwani Sombre, dramatique Nuit

Ce que la pratique m’a appris

En analysant Raag Bhairavi, j’ai eu une révélation : il n’y a pratiquement pas d’harmonie ! Tout est modal. Pas d’accords. Seulement la mélodie, le bourdon et le rythme. Et pourtant, une profondeur incroyable.

On peut comparer le déroulement d’un raga à celui d’une symphonie : on y trouve aussi un alap lyrique, une introduction lente, une composition rythmée et dansante, puis une montée progressive. En musique classique, on parle de forme rondo. En Inde, c’est une tradition millénaire.

Pour en savoir plus sur les ragas : Qu’est-ce qu’un raga ? À la découverte de la musique indienne

Afrique : les modes qiñit d’Éthiopie

En Éthiopie, on n’utilise pas les gammes occidentales. Il existe un système propre de quatre modes pentatoniques, les qiñit (ቅኝት).

Tizita : la gamme de la nostalgie

Le plus connu est Tizita (ትዝታ). Il existe en deux versions :

Version Notes à partir de do Caractère
Tizita majeure C – D – E – G – A Identique à la pentatonique majeure
Tizita mineure C – D – E♭ – G – A♭ Singulière : elle n’est pas identique à la pentatonique mineure

En amharique, « tizita » signifie « souvenir » ou « nostalgie ». C’est exactement ce que cette gamme évoque.

À savoir : l’intonation des gammes éthiopiennes n’est pas fixée. L’accordage varie selon les régions, les instruments et les musiciens. Il s’agit davantage d’un concept mélodique que d’un ensemble précis de fréquences.

Traditions roms et méditerranéennes

On y trouve certaines des gammes les plus expressives. Pleines de tension, de passion et de drame.

Mineure hongroise, ou mineure tzigane

Propriété Valeur
Notes à partir de do C – D – E♭ – F♯ – G – A♭ – B
Intervalles 1 – ♭3 – ♯4 – 5 – ♭6 – 7
Caractère Dramatique, passionnée, sombre

Cette gamme contient deux secondes augmentées (E♭–F♯ et A♭–B), qui lui donnent sa sonorité « tzigane » caractéristique. Elle est apparue au XIXe siècle dans les ensembles roms de Hongrie.

À savoir : dans la musique carnatique indienne, cette même gamme porte le nom de Simhendramadhyamam.

Double harmonique, ou byzantine

Propriété Valeur
Notes à partir de do C – D♭ – E – F – G – A♭ – B
Intervalles 1 – ♭2 – 3 – 4 – 5 – ♭6 – 7
Caractère Mystique, orientale, dramatique

On l’appelle aussi gamme arabe ou byzantine. Ses deux secondes augmentées produisent une sonorité orientale très marquée.

Phrygien dominant, ou Hijaz

Propriété Valeur
Notes à partir de mi E – F – G♯ – A – B – C – D
Intervalles 1 – ♭2 – 3 – 4 – 5 – ♭6 – ♭7
Caractère Espagnol, arabe, juif

Cette gamme est partout : dans le flamenco, le klezmer, la musique arabe. Sa sonorité caractéristique vient de la seconde augmentée entre ♭2 et 3.

Amérique du Sud : pentatonique andine et Nordestina brésilienne

La pentatonique andine

La musique traditionnelle des Andes utilise la pentatonique mineure :

Notes à partir de la Intervalles
A – C – D – E – G 1 – ♭3 – 4 – 5 – ♭7

On la joue à la quena, une flûte traditionnelle, et à la zampoña, une flûte de Pan. Les mélodies sont souvent descendantes, un trait typique de la musique andine.

Un exemple connu : El Cóndor Pasa.

Nordestina : le mode lydien ♭7 brésilien

Cette gamme possède pour moi un charme particulier.

Notes à partir de do Intervalles
C – D – E – F♯ – G – A – B♭ 1 – 2 – 3 – ♯4 – 5 – 6 – ♭7

Elle combine deux éléments apparemment opposés :

  • ♯4, lydienne : rêveuse, ascendante, ouverte
  • ♭7, mixolydienne : dansante, ancrée, populaire

Le résultat ? La nostalgie et l’espoir réunis. Une tristesse qui danse.

Où l’entendre : dans le forró et le baião, les musiques du nord-est du Brésil. Luiz Gonzaga, Dominguinhos.

Extrême-Orient : Japon et Indonésie

Gammes japonaises : Hirajōshi

Gamme Exemple de notes Structure en demi-tons
Hirajōshi E – F♯ – G – B – C 2-1-4-1-4

À retenir : le terme « hirajōshi » désignait à l’origine un accordage du koto. Ce sont les musiciens occidentaux, notamment en rock et en jazz, qui en ont fait une « gamme ».

Le gamelan indonésien : pelog et slendro

Le gamelan est unique. Il ne se laisse pas transcrire dans notre notation, car :

  1. Slendro : cinq notes réparties à peu près régulièrement dans l’octave
  2. Pelog : sept notes réparties de façon irrégulière

Chaque ensemble de gamelan possède son propre accordage. Les instruments sont accordés les uns par rapport aux autres, sans référence à un standard universel.

À Bali, les instruments sont joués par paires volontairement légèrement désaccordées. Cela produit un frémissement caractéristique, un effet de scintillement sonore.

Comment aborder les gammes exotiques

  1. Choisissez-en une seule pour commencer, par exemple le mode phrygien dominant.
  2. Jouez-la au piano, à la guitare ou sur un autre instrument. Écoutez sa couleur.
  3. Improvisez sans objectif précis, pour explorer le son.
  4. Cherchez des enregistrements et écoutez comment les musiciens traditionnels l’utilisent.
  5. Essayez-la en contexte : écrivez une courte mélodie, un motif, ce que vous voulez.

« Les gammes inhabituelles ont profondément influencé mon approche de la composition. J’ai compris qu’on pouvait faire autrement que ce qu’enseigne la théorie musicale habituelle. Les ragas indiens me fascinent particulièrement : ce sont des suites de notes, mais aussi, souvent, un ensemble de règles mélodiques internes. »

— Pavel Szabo

Questions fréquentes

Les gammes exotiques sont-elles difficiles à apprendre ?

Non. La plupart comptent cinq à sept notes, comme nos gammes. La différence réside dans les intervalles, que l’on apprend en écoutant et en jouant.

Peut-on les associer à l’harmonie occidentale ?

Oui, avec précaution. Certaines, comme la Nordestina ou le mixolydien ♭6, fonctionnent très bien avec des accords. D’autres, comme la double harmonique, sont si marquées que l’harmonie risque d’en diluer la couleur.

Quelle gamme choisir pour débuter ?

Je recommande le mode phrygien dominant : il est expressif, mais familier grâce au flamenco et à la musique de film. L’oreille l’adopte facilement.

Comment savoir quelle gamme convient à ma composition ?

Par l’écoute et l’expérimentation. Chacune possède son caractère émotionnel.

Pour conclure

La musique est un langage universel. Mais chaque culture parle son propre dialecte.

Quand j’apprends ces dialectes, même quelques mots seulement, ma musique devient plus riche. Plus colorée. Plus vivante.

« J’aime les pentatoniques. Et même si Debussy en a pratiquement épuisé les possibilités, comme l’a dit un jour mon professeur Eduard Schifauer, cela ne me dérange pas. J’ai moi-même voyagé en Asie et j’entretiens un lien personnel avec ces sonorités. Le pelog ou le slendro balinais, par exemple, ont une force particulière. »

— Pavel Szabo

C’est ce que je recherche.